Cet été, une famille genevoise de six personnes ne partira vraisemblablement pas en vacances. Elle n’est pas pauvre — du moins pas au sens traditionnel du terme. Avec un revenu mensuel de CHF 12’600, elle gagne environ deux fois le revenu médian suisse. Pourtant, la Tribune de Genève lui a récemment consacré un article sous le titre éloquent : Gagner 12’600 francs n’empêche pas de souffrir en fin de mois. Les 492 commentaires en ligne qu’il a suscités étaient, dans bien des cas, moins bienveillants qu’espérés. Entre le loyer, six primes d’assurance maladie, la nourriture et les frais de scolarité, et la hausse incessante du coût de la vie à Genève, il ne reste rien en fin de mois. Plusieurs commentateurs ont reproché aux parents d’avoir quatre enfants ! On pourrait suggérer discrètement à quelques-uns des milliardaires les plus philanthropes du canton de trouver une cause utile plus proche de chez eux que leurs fondations habituelles à fiscalité avantageuse : un dispositif offrant des vacances en Suisse aux familles de la classe moyenne ayant quatre jeunes enfants ou plus. Les Alpes, après tout, sont à leur porte.
Il y a là une ironie profonde. La Suisse enregistre actuellement son taux de natalité le plus bas depuis le début des statistiques — seulement 1,29 enfant par femme en 2024 — et votera le 14 juin sur une initiative visant à plafonner la population nationale à 10 millions d’habitants. Une famille de quatre enfants est précisément ce que les experts démographiques recommandent. La Suisse pourrait envisager de soutenir activement la natalité, comme le font de nombreux pays dans le monde. La France dispose depuis longtemps d’une politique familiale structurée, notamment via le quotient familial. Certains pays d’Asie orientale ont, selon le New York Times, littéralement « déversé des tombereaux d’argent sur le problème » — sans grand succès : la Corée du Sud affiche un taux de fécondité de 0,75, le plus bas du monde. Presque nulle part on n’atteint le seuil de 2,1 enfants par femme nécessaire pour maintenir la population stable en l’absence d’immigration. En cause, du moins en partie, les doutes croissants de la génération Z sur l’avenir — climatique, économique, géopolitique. On la comprend.
Pour ceux qui en ont les moyens, l’été 2026 offre de vrais choix, avec les complications qui les accompagnent. La Méditerranée reste la réponse instinctive : l’Espagne, l’Italie, la Grèce et le Portugal attirent toujours près de 60 % des voyageurs européens selon la Commission européenne du tourisme, avec une hausse de la demande de 17 % par rapport à l’année dernière. Mais le pari est risqué. L’été dernier, certaines régions d’Europe du Sud ont vu les températures dépasser 40°C, des sites touristiques ont fermé et plusieurs vacanciers sont morts d’insolation. L’Organisation météorologique mondiale a confirmé avec un haut degré de certitude que des conditions El Niño se développent dans le Pacifique en ce moment. Certains modèles évoquent même un rare « super El Niño » d’ici fin 2026. Cela signifie que cet été pourrait être nettement plus torride que 2025, qui était déjà la quatrième année la plus chaude jamais enregistrée en Suisse et qui a vu plus de 14’500 décès liés à la chaleur à travers l’Europe. Rappelons aussi qu’en Suisse, avril 2026 a été le mois d’avril le plus sec depuis le début des mesures météorologiques en 1864.
La famille genevoise aisée se trouve donc face à un choix stratégique. Les Alpes suisses elles-mêmes constituent une option — plus fraîches, accessibles en voiture ou en train, et de plus en plus prisées par les réfugiés de la chaleur venus d’ailleurs. La « coolcation » scandinave est l’autre grande tendance : Norvège, Islande, Highlands écossais, côte baltique — des destinations où juillet rime avec 15°C et soleil de minuit plutôt qu’avec 38°C et alertes à l’insolation. Les voyages en Scandinavie devraient bondir de 35 % cet été. S’y rendre est une autre affaire. Le rail est l’option vertueuse puisque les trains de nuit Genève–Hambourg ou Paris–Copenhague existent. Toutefois ils affichent complet et ne sont pas bon marché. Les capacités du réseau n’ont pas suivi la demande. La voiture reste la solution par défaut pour ces destinations. L’avion, malgré sa contribution au réchauffement climatique — donc à la tendance même des « coolcations » — demeure l’option la plus économique sur les longues distances : un aller-retour Genève–Oslo peut coûter moins qu’un billet de train en deuxième classe pour une seule personne.
L’été 2026 distribue ainsi ses plaisirs et ses angoisses avec son inégalité coutumière. La famille genevoise avec quatre enfants et CHF 12’600 par mois n’ira pas en Norvège pour une « coolcation ». Elle ne fera pas de croisière d’expédition vers Ushuaia. Elle regardera l’été depuis chez elle, gérant la chaleur du mieux qu’elle peut — tandis que les commentateurs qui lui ont reproché d’avoir trop d’enfants feront défiler sur Instagram leurs photos des îles Lofoten.
PS : A lire le podcast de la RTS (Où partir cet été pour être tranquille??
https://www.rts.ch/info/societe/2026/article/podcast-ou-partir-cet-ete-pour-etre-tranquille-29239561.html