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15.05.2026 par ro
num.359 juin 2026 p.19
Pictures of you

Tu t’es suicidée quand je n’avais que six mois. Trente ans ont passé et pour ceux qui ne chevauchent pas l’éclair qu’est cette ville de fureur, ce n’est plus que de l’eau passée sous les ponts. Mais pas pour moi.

Trente ans à essayer de comprendre. À essayer de t’imaginer debout, silencieuse sous la pluie, cherchant une raison et un désir; toi, courant doucement dans la nuit de Versoix. Trente ans à haïr ton souvenir. Et le mien.

J’ai vécu. J’ai vu d’autres endroits et parlé d’autres langues. Le lointain n’est pas un lieu — c’est un état d’esprit. Et toi, tu as toujours été là, transparente d’abord, éternelle à la fin.

Tu n’avais que vingt ans. Une fille simple vivant dans une rue qui ne menait nulle part. Et c’est là que je t’ai trouvée : dans le placard sombre de ta chambre d’enfance, sous des boîtes couvertes de poussière, dans la pochette d’un vieux disque que personne n’avait osé jeter, il y avait une lettre… et quelques photos de toi.

La lettre était écrite à la main et bordée de dessins de cœurs et de fleurs. Sur l’un d’eux, j’ai trouvé… mon nom. Mon nom et une phrase qui répondait à la question que je t’avais posée en silence pendant toutes ces années. Je n’avais jamais compris pourquoi. Jusqu’à ce jour, dans ton ancienne chambre d’enfant, dans la lettre que j’ai trouvée dans la pochette de ce vieux disque.

« There was nothing in the world that I ever wanted more than to feel you deep in my heart.»

Tu me voulais. Tu m’aimais. Mais il y avait d’autres choses auxquelles tu ne pouvais pas faire face. Bien plus que je ne pourrai jamais savoir. Je t’ai imaginée me tenant dans tes bras, moi, six mois à peine, tes larmes tombant dans mes cheveux — une dernière chanson, un dernier adieu. Il n’y avait rien au monde…

La lettre n’a fait qu’alimenter une pensée, une étincelle dans mon propre abîme : le pardon ! Et les photos, eh bien, ces magnifiques photos de toi m’ont montré la possibilité de la joie. Elles m’ont montré la jeune fille que tu étais et les ponts que tu as brûlés… pour moi. J’étais ta joie. De toutes les choses que j’ai vues dans ce mémorial improvisé, j’ai choisi de garder ton sourire. La lettre, je l’ai rangée dans mon propre placard, là où mes enfants la trouveront un jour. Si seulement j’avais trouvé les mots justes, je ne serais pas en train de me briser.

Et quant au disque, eh bien, il est à toi et j’ai senti qu’il était temps que tu le récupères. Son titre sonne juste : « Disintegration ». Que toutes mes peines — et les tiennes — se dissolvent aujourd’hui. Ici, devant ta pierre tombale, je laisse ton album préféré et mes photos de toi, sauf une. Et je te le promets — je ne regretterai jamais d’avoir été courageux.

Danilo Rayo

auteur : rédacteur occasionnel

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