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16.01.2026 par ro
num.355 février 2026 p.16
Ombre - Enfer

J’ai vécu en Enfer. Rien n’était simple avec une mère rarement à la maison et un père incapable de lâcher la bouteille. Certaines nuits, il faisait irruption dans ma chambre en balançant ses poings avant même que la lumière ne s’allume, et me battait sans raison. Versoix était différente à l’époque, moins peuplée et apparemment plus sûre que la plupart des endroits. C’est pour ça que Pierre et moi aimions les bois : là-bas, nous pouvions être des rois.
Pendant l’été, la plupart des gamins étaient poussés dehors par la porte arrière à huit heures du matin et n’avaient pas le droit de rentrer avant six heures, à moins d’avoir le cou brisé ou la tête arrachée. Je préférais un cou brisé à une raclée, alors je choisissais de rester dehors le plus longtemps possible.
Versoix avait cette odeur en été, l’odeur du lac sucré, de l’herbe coupée et de quelque chose d’autre dont personne n’osait parler. Je suppose que c’est ça qui l’a attiré dans notre petit morceau de Paradis. Oui, j’en suis presque certain : la normalité de la ville. C’était le terrain de chasse parfait pour un menteur.
Si tu te tenais à n’importe quel coin de rue avec un vélo (n’importe quel foutu coin) un samedi matin, plusieurs gamins surgissaient et demandaient où tu allais.
« Aux bois », répondais-tu.
« On peut venir ? » demandaient-ils.
« Bien sûr. OK. Si vous arrivez à suivre. »
Et c’est ainsi qu’il a eu Pierre. Oui. C’est comme ça que le Diable s’est glissé dans notre samedi matin comme s’il y appartenait.
Il nous est apparu sous les traits d’un garçon tacheté de rousseur, souriant de toutes ses dents, que personne n’avait jamais vu auparavant, et il a demandé où nous allions. Le garçon aux taches de rousseur gardait une main sur le guidon, l’autre profondément enfoncée dans sa poche, le pouce frottant quelque chose. Je l’ai remarqué une seconde, puis Pierre s’est mis à parler et j’ai oublié.
Pierre a dit que nous roulions vers les bois, et le nouveau a demandé s’il pouvait venir. Son sourire était un peu trop large. À l’époque, j’ai cru l’imaginer. J’y serais allé moi aussi, mais je ne l’ai pas fait, parce que j’ai aperçu Nathalie sur le trottoir, la lumière du soleil prise dans ses boucles, riant de ce petit rire-ronflement auquel je ne pouvais pas résister…
Pierre avait cette habitude de mâchouiller le bout de son t-shirt quand il était nerveux. Je pense encore à ça quand je me rappelle ce qui s’est passé.
Personne n’a jamais revu Pierre.
Toute la ville a été sous le choc pendant un moment. Comme d’habitude : un gamin disparaît, tout le monde est désolé, tout ira bien, blablabla.
Sa mère l’a cherché pendant des années. C’était inutile, mais tu connais les mères. Quand il s’agit de leurs enfants, elles n’abandonnent jamais l’espoir. Les gens répétaient que c’était un bon garçon. Moi, je n’en sais rien, parce qu’il pouvait être un vrai con… enfin, bref ! Ils peuvent bien dire ce qu’ils veulent. Ils ne le connaissaient pas comme moi. C’était juste mon ami.
Parfois j’entends encore une chaîne de vélo cliqueter dans le noir et je me réveille en sueur, pensant à ce qu’il a dû endurer. Je sais que c’est le bruit de la chaîne de son vélo. Peut-être rien. Peut-être lui. Les gens oublient. J’aimerais tellement pouvoir oublier, moi aussi.
Quant à moi, eh bien, j’ai fini par trouver une sortie. Les choses ont changé. Moi aussi j’ai changé, mais la voix de mon père résonne encore parfois dans ma tête. Je crois que les monstres ne peuvent plus m’attraper aussi facilement. Ou bien le peuvent-ils encore ? J’espère vraiment que non.
J’ai vécu en Enfer, mais Pierre — de ça je suis sûr — y vit encore. 

Danilo Rayo

auteur : rédacteur occasionnel

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