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01.04.2026 par AT
num.357 avril 2026 p.03
Versoix : au cœur du comptage nocturne des cerfs

À la nuit tombée, la forêt s’anime d’une activité discrète mais essentielle : le comptage annuel des cerfs. Une opération minutieuse à laquelle j'ai pu assister, révélant les coulisses d’un suivi de la faune aussi technique que stratégique pour la région, lors duquel j'ai pu voir plus de 90 individus.

Organisé quatre fois durant le mois de mars, ce comptage mobilise deux groupes distincts. Le premier progresse au cœur de la forêt, équipé de jumelles thermiques permettant de repérer les animaux sans les perturber. Le second patrouille en lisière et dans les champs, éclairant les zones ouvertes à l’aide de lampes puissantes. Cette double approche permet de couvrir efficacement les différents habitats fréquentés par les cerfs et a pour objectif de connaitre au plus proche le nombre de cerfs qui vivent dans nos bois.

L’opération dépasse largement les frontières cantonales. Elle est menée simultanément par les gardes-faune du canton de Genève, mais aussi ceux de Vaud, de Neuchâtel et de certaines régions françaises voisines. L’objectif : établir un indice kilométrique d’abondance fiable à l’échelle régionale, indicateur clé pour suivre l’évolution de la population.

Car cette population n’a cessé de croître depuis l’arrivée du cerf à Versoix au début des années 2000. En quelques décennies, elle a culminé à plus de 150 individus dans les bois locaux. Une présence qui témoigne du bon état des milieux naturels, mais qui soulève également des défis.

Parmi eux, la question sensible de la régulation. Dans un canton où la chasse est interdite, l’augmentation du nombre de cerfs entraîne des dégâts à indemniser parfois importants pour l’agriculture. Les cultures et prairies deviennent des zones d’alimentation privilégiées, mettant les exploitants face à des pertes économiques non négligeables.

Trouver un équilibre devient alors indispensable, avec l’objectif de minimiser la part de dégâts et les atteintes pour les agriculteurs, dans une logique de cohabitation avec la faune sauvage.

Plusieurs pistes existent, chacune avec ses limites. La contraception, souvent évoquée, pose des contraintes pratiques et éthiques : elle nécessiterait la capture d’un grand nombre de femelles et l’administration régulière de traitements stérilisants. Une intervention lourde et intrusive.

Les clôtures constituent une autre solution déjà partiellement mise en place. Mais là encore, les obstacles sont nombreux. Leur coût élevé pèse sur les exploitations et les finances du canton. Elles compliquent le travail quotidien, notamment pour les agriculteurs biologiques qui doivent pouvoir circuler librement avec leurs machines. Enfin, elles modifient profondément les déplacements des cerfs, qui parcourent de vastes territoires et sortent la nuit pour s’alimenter dans les champs. En fragmentant ces espaces, les clôtures réduisent leur habitat et entravent leurs trajets naturels.

Dans ce contexte, le canton de Genève peut toutefois s’appuyer sur une collaboration exemplaire entre l'administration cantonale, les associations de protection de la nature et les agriculteurs. Depuis plusieurs décennies, ce partenariat a permis de favoriser une agriculture plus respectueuse de l’environnement, avec le développement de pratiques biologiques, la plantation de haies et de bosquets, ainsi que la création d’étangs en milieu agricole. Autant d’initiatives qui ont largement contribué à renforcer la biodiversité.

Mais cette réussite collective implique aussi de reconnaître les difficultés rencontrées par les agriculteurs face à la pression croissante des cerfs. La gestion de cette espèce emblématique devient ainsi un exercice d’équilibre délicat, entre préservation de la nature, viabilité économique et acceptabilité sociale.

Au-delà des solutions techniques, une question demeure en filigrane : jusqu’où sommes-nous prêts à intervenir sur la faune sauvage pour préserver nos activités humaines ? Et, inversement, quelle place souhaitons-nous réellement laisser au vivant dans nos paysages partagés ?

Un débat ouvert, à la croisée de la science, de l’éthique et de notre rapport à la nature.

 

auteur : Adrien Tamone

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