Il arrive qu’un examen attentif des données suggère une autre vérité que la version officielle des faits. L’histoire du système de quotas de l’Aéroport de Genève pour les départs tardifs en est une illustration.
En 2023, alors que les compagnies aériennes se remettaient encore des perturbations liées au COVID, le nombre de vols programmés décollant après 22h était inhabituellement élevé. Pour l’aéroport, cette situation représentait une source de revenus appréciable : les seules surtaxes de bruit sur les départs tardifs avoisinaient le demi-million de francs suisses, sans compter les recettes accessoires — parking, et dépenses des passagers retardés ainsi que de leurs accompagnants dans les commerces et restaurants de l’aéroport. Il convient de rappeler que la moitié des bénéfices annuels de l’aéroport est versée directement au canton de Genève.
Les compagnies aériennes, en revanche — et notamment les transporteurs à bas coût aux marges étroites — ont pris conscience du coût de leurs départs tardifs. EasyJet a été particulièrement touchée, acquittant plus de CHF 250’000 de surtaxes, principalement pour des vols à destination du Royaume-Uni et du Portugal, deux pays situés dans un fuseau horaire d’une heure en retrait sur la Suisse. Le remède était simple : reprogrammer les rotations d’appareils. Dès 2024, les résultats ont été frappants : les recettes de surtaxes nocturnes ont presque diminué de moitié, et easyJet seule a réalisé une économie de près de CHF 200’000.
Le manque à gagner pour l’aéroport était considérable. Sa réponse a été d’introduire, pour 2025, un système formel de quotas. Chaque compagnie régulière s’est vu attribuer une allocation annuelle de départs tardifs autorisés, calibrée selon le type d’appareil et l’heure de départ. Toute compagnie dépassant son quota s’exposait à une amende significative. L’aéroport a ensuite annoncé que les chiffres 2025 confirmaient le succès du système — tout en mentionnant, presque en passant, que plusieurs compagnies mineures avaient été sanctionnées pour avoir dépassé leur quota.
Les conséquences de ces amendes étaient entièrement prévisibles. Les compagnies qui avaient respecté leur quota en 2025 sont devenues inquiètes pour l’année suivante, conscientes que le moindre incident opérationnel pourrait les faire dépasser leur limite en 2026. La réponse rationnelle était de solliciter auprès de l’aéroport une allocation plus généreuse. Il semble que ces demandes aient été largement accordées.
Les données des sept premiers mois de 2026 parlent d’elles-mêmes. Par rapport à la même période en 2025, les départs retardés après 22h ont augmenté de près de 30 %. Ce chiffre exclut les vols d’Ethiopian Airlines à destination d’Addis-Abeba, dont les quatre départs hebdomadaires de nuit constituent une constante opérationnelle identique d’une année sur l’autre.
Ces chiffres sont tirés de l’IMTAG (Indicateur des Mouvements du Trafic Aérien à Genève), l’outil de suivi public mis à disposition par l’ARAG (Association des Riverains de l’Aéroport de Genève), accessible à l’adresse : aragge.ch/cgi-bin/mouvements.pl.
L’aéroport n’a jusqu’à présent fait aucun commentaire public sur cette augmentation significative. Les riverains vivant sous les trajectoires de vol autour de l’Aéroport de Genève sont en droit d’obtenir une explication claire et détaillée : pourquoi les départs nocturnes tardifs ont-ils augmenté de près de 30 % cette année ? Quelle est la logique présidant à l’attribution du quota de chaque compagnie, et selon quels critères ces quotas sont-ils révisés d’une année à l’autre ? Ce ne sont pas des questions techniques réservées aux spécialistes; ce sont des sujets relatifs à la qualité de vie de milliers de personnes à Versoix, Genthod, Chambésy et au-delà. Ces informations ne sauraient donc être considérées comme un secret commercial.