Dans la ferme Bourlingui s’étalait un étang bordé de roseaux et de pierrailles. Canards, cane et cannetons, oie, oisons, poules d’eau, coq et poules, s’ils en avaient envie, s’ébattaient à loisir. Parmi tout ce groupe, deux lapins gris clair préféraient la terre ferme pour y creuser leur terrier. Ils vivaient tous ensemble en parfaite aisance. Des petits poussins jaunes venaient à les croiser, mais sans trop s’y frotter. Et pourtant, des regards curieux s’attardaient sur une étrange créature : une poule au plumage arc-en-ciel. Allez comprendre les mystères de la nature !
On veut bien admettre que Pâques n’est pas bien loin, que les jardins se colorient des premières fleurs du printemps, que le soleil est souvent au rendez-vous et plus chaud, que toute la nature s’éveille aux chants des oiseaux, aux bruissements des jeunes feuilles sous la brise, aux vaguelettes des ruisseaux qui se forment sous les récentes pluies. Les prés reverdissent et les talus se parent de mille et une pâquerettes. Puis peu à peu, primevères, jonquilles montrent leurs belles collerettes jaunes qui titillent l’œil curieux et attentif.
Pendant que toute cette volaille se débattait et ondulait dans l’étang ou le pré, nos deux lapins se creusaient la cervelle pour égayer ce temps de Pâques. Fleurs et oiseaux c’est une chose, verdure et soleil aussi, mais leur envie était plus tenace.
Et si on allait piquer des œufs chez les poules et qu’on y mettait de la peinture, se disaient-ils.
L’idée faisant son chemin, il fallait la concrétiser. Nos deux compères savaient que dans la remise à côté du poulailler, il y avait sur les étagères des pots de peinture : du rouge, du bleu, du vert, du jaune et du noir. Le choix varié les incita à se mettre tout de suite à l’ouvrage. L’un deux alla chercher des œufs dans le nichoir des poules et l’autre prépara pinceaux et pots de peinture. Pour une première fois une dizaine d’œufs suffisait, car il fallait surtout ne point en casser et veiller qu’il ne sorte pas un poussin tout frais. Cela aurait été bien amusant, à la joie peut-être de la fermière.
Chacun s’attela à peindre le mieux possible, sans mettre de la peinture partout, ce qui n’aurait pas du tout plu aux fermiers, et délicatement, une fois peints, les mirent dans un panier recouvert de paille, pour garder le secret longtemps. Les poules pondaient beaucoup, ce qui n’éveilla aucun soupçon chez la fermière, car les lapins venaient de très bonne heure chercher les œufs, tout en laissant trois ou quatre par poule.
Pendant toute la quinzaine de jours précédant Pâques, nos deux lapins travaillaient activement et le gros panier se remplit très vite. Voilà une action bien remplie sans éveiller de soupçon. Il fallait être bien rusé pour garder le secret, accomplir son travail le mieux possible, sans que quelqu’un s’en aperçoive. (Même pas le chien de garde ou les poules).
Mais notre poule arc-en-ciel qu’allait-elle faire ? Des œufs, pardi ! Alors que nos deux lapins peignaient les œufs de toutes les couleurs, aussi variés que possible, notre poule arc-en-ciel se cachant dans son nid préféré, un peu à l’écart des autres, pondit ses œufs, par bonheur aussi arc-en-ciel. Nouveauté et mystère dans la basse-cour ! Les fermiers en furent les premiers étonnés, ne sachant s’il fallait les garder ou les manger.
Première impression : on les garde ! Cela n’arrivera peut-être qu’une fois ! Avec ces couleurs vives, bien choisies et peintes élégamment, les œufs devenaient de véritables joyaux. Quelle aubaine et quelle richesse ! Si la poule arc-en-ciel en fait d’autres on les mangera, mais ceux-là gardons-les précieusement.
Et c’est ainsi que le jour de Pâques le gros panier fut rempli d’œufs de toutes les couleurs, et sur le haut du panier, ces œufs arc-en-ciel mettaient une joie particulière dans toute la famille.
Lucette Robyr