L'enregistrement commence.
— …de là, on pouvait voir l’Histoire. Tout était si clair.
— Pourquoi l’avez-vous fait, Monsieur le Président?
— Curiosité, audace, je ne sais pas, camarade inspecteur.
— C’est impossible…
— Peut-être. Toujours est-il que je suis revenu.
— Mais le Papillon n'est pas revenue, elle, Monsieur le Président.
— Je ne pensais pas que ce serait un problème.
— Vous en êtes sûr ?
— Oui.
— Pourquoi l’avoir emmenée avec vous ?
— L’endroit était parfait.
— Comment cela, Monsieur ?
— Je lui ai expliqué que là-bas, l’important n’était pas les où, mais les quand. Et ses yeux se sont illuminés. Je ne pensais pas qu’une accompagnatrice synthétique s’intéresserait autant à ces événements. Je croyais que comprendre l’Histoire suffisait pour la respecter. Elle m’a expliqué qu’il aurait suffi de retarder de cinq minutes le départ de l’Archiduc, ou de convaincre un centurion de changer de poste aux ides de mars.
L’inspecteur déploie un hologramme cubique.
— Nous avons retrouvé des flux synthétiques du Papillon à Rome, Monsieur le Président.
— Emmm.
— Aussi à Genève.
— Et alors ?
— Et à Alexandrie. Et à Constantinople. Et à Paris. Regardez ! — dit-il en agrandissant le visage de la femme entre ses deux index.
Il pose les yeux sur l’image, puis sur la plaque de l’inspecteur.
— Et qu’est-ce que cela prouve, camarade inspecteur ? — dit-il enfin. — Nous pouvons encore la retrouver et tout réparer.
— Ce que cela prouve, Monsieur ? — répond l’inspecteur en rapprochant la projection de son visage. — Elle s’est transformée, Monsieur le Président. Les archives historiques montrent des changements périodiques.
— C’est impossible.
— Nous l’avons vue avec Brutus, Monsieur.
— ...
— Puis à Sarajevo.
— ...
— Ensuite lors du couronnement de Charlemagne.
— Non.
— Si, Monsieur.
— Cela ne suffit pas à démontrer quoi que ce soit.
— Alors expliquez-moi pourquoi les petites républiques disparaissent et pourquoi tout se transforme en une masse profondément romaine et monarchique.
— Le Papillon ne peut pas nous trahir !
— Regardez, Monsieur. C’était comme une drogue pour elle. Vous lui avez ouvert la porte malgré le protocole. Et elle l’a fait, Monsieur, mille et une fois. Mais ce n’est pas cela qui est inquiétant. Les archives ne montrent aucun sabotage…
— Alors quoi ?
— Elles montrent une correction, Monsieur. Une correction ! — dit l’inspecteur avant de s’évanouir.
Les trois yeux du Président s’illuminent. Il porte ses doigts à sa bouche, comme s’il sentait encore le goût des lèvres d’elle, du Papillon.
L'enregistrement s'arrête.
L’enregistrement, dont le Gouvernement de la Confédération des États Latins nie l’existence, est répertorié comme la plus grande fuite de l’Histoire. Dix jours après sa publication, les archives officielles commencèrent à remplacer automatiquement le mot « Confédération » par « République impériale ». Et à Rome, une veillée œcuménique fut organisée devant le Grand Temple du Papillon.
Danilo Rayo